|
31100
31100, c’est le code postal du territoire de Toulouse connu sous le nom du Mirail. Dans ces quartiers populaires, on retrouve de manière importante, les populations immigrées de la première, seconde ou troisième génération. Les habitants sont très marqués par les problématiques du chômage, de la précarité, de l’accès au droit, de la violence mais aussi de la stigmatisation. Ces quartiers connaissent depuis plusieurs années une logique de ghettoïsation entraînant une exclusion et des mouvements de replis identitaires très forts.
Dans une logique d’appropriation par les jeunes habitants de ces territoires, les quartiers sont rebaptisés dans des jeux de mots d’une symbolique évidente et forte. Ainsi Bagatelle devient Bagdad, la Faourette : Far West ou encore Bordelongue : Bordure.
Je suis resté dans les rues, en bas des blocs, savant mélange informel entre espace public et espace privé; l'étranger y est vite repéré et interrogé sur sa présence, avant de pouvoir être autorisé... La rue plus qu'ailleurs encore est le lieu de vie, de rencontre, de buissness de tout un quartier.
Les enfants profitent de ce grand terrain de jeu pendant que les plus grands tiennent les murs, surveillant les" aller venu", sans négliger pour autant une partie de foot au city stade avec les plus jeunes... |

|
Joséphine
« Menteuse par omission la photo de famille n’est conviée que pour ces bons moments qu’elle transforme en bons souvenirs » écrivait le regretté Pierre Bourdieu à propos de cette pratique photographique ô combien formatée consistant à tenir le journal, l’album de l’enfant dès son irruption de « l’origine du monde ». Dans cet univers là, fait d’évidences, tranquille comme un long fleuve, pas d’autre mise en pages possibles que celle de ces émouvants clichés sur lesquels père et mère regardent avec tendresse leur progéniture qui gazouille et sourit à l’objectif.
Et c’est tout l’intérêt, du travail d’Arno Brignon , ce nouveau père mais déjà photographe affirmé que de s’interroger sur la possibilité de faire œuvre avec ce moment , si fort, mais si banal au fond, de son existence de papa, de photographe, de papa-photographe..
Car comme artiste il sait très bien qu’on ne fait pas de bonne littérature avec de bons sentiments. Qu’on ne fait pas plus de bonne photographie sans maintenir ses émotions à bonne distance focale.
Et c’est donc , non pas sur le mode (fièrement) affirmatif de sa paternité qu’il nous livre ces images, mais sur celui , plus interrogatif, de sa place dans cette étrange histoire d’amour à deux qui, d’un seul coup d’un seul, s’est transformée en figure triangulaire : celle de sa femme, devenue maman, qui porte, joue, baigne, danse , nourrit, couche (avec) l’enfant (et lui tourne le dos, à lui, son homme), d’une petite fille, Joséphine, qui regarde sans vraiment voir, se pose là (sans poser encore), et lui la tierce personne qui derrière le masque de son appareil a du mal à trouver sa place, à faire le point sur l’objet de son désir..
L’art d’Arno Brignon c’est de réussir à traduire photographiquement cette question de la place du père, beaucoup plus complexe, plus ambiguë qu’il n’y parait ! C’est pourquoi le flou ici, qu’il soit de mise au point, de bougé, ou de matière, n‘a rien d’un effet esthétique gratuit .Il dit fortement ce trouble qui s’empare du géniteur quand il se trouve confronté à la présence, au regard de ce qu’il a participé à mettre au monde. Les décadrages, les basculements de champ, les regards qui coulissent de Joséphine, aux présences et objets qui l’entourent, du centre vers la périphérie, du dehors vers le dedans disent bien cette forme d’inquiétude du père et que le photographe traduit en une sorte d’errance visuelle. Quant aux couleurs de cet album , nous sommes très loin des doux pastels qui du bleu au rose nous bercent d’illusions. Ici violentes sont les oppositions du vert au jaune, de l’orange au mauve, et de ces rouges qui font tâches jusque dans l’eau du bain…
Non le monde d’Arno Brignon n’est pas tranquille, il a cette inquiétante étrangeté chère à André Breton mais il est beau comme la rencontre fortuite sur une table à langer de deux regards qui se cherchent , deux êtres qui s’en-visagent à tâtons et que le temps finira par révéler.
Dominique Roux |
|
Love in Progress ...
Arno Brignon nous conte la vie terrestre comme un rêve. Nos pensées se retrouvent en filigrane dans les images de la série « Love in Progress ».
Loin du monochrome, les couleurs naturelles de la vie ordinaire, perçues par Arno Brignon, nous montrent que le quotidien n’est pas nécessairement un gouffre. Il est ici révélé, comme empreint de calme, de sérénité.
Il est presque ensorcelant que les photographies soient ainsi situées entre le quotidien et le rêve. Nous distinguons certaines formes, nous en devinons d’autres.
Chacun s’y reconnaît, alors même que chaque détail est intime, cela est très troublant… Nous avons l’impression étrange d’avoir vécu ou vu ces sourires discrets, ces vêtements froissés, ces reflets, mais jamais nous ne les avions véritablement fixés dans notre mémoire, ils reviennent sous forme de souffles caressants. Comme si les photographies d’Arno Brignon nous chuchotaient ce qu’il faut voir…
Peut-être, a-t-on fait semblant de regarder sans véritablement voir, la douceur des moments qui nous entourent.
Tout cela fait partie d’une composition méticuleuse. Chaque diptyque est une seule sensation, une même impression qui nous invite à nous questionner plutôt qu’à rendre compte. Cela sublime l’humain et le moment.
Elise Poussier |